Angelika_Kauffmann Christ et la Samaritaine – 1796

Lecture

Jean 4, v. 5 à 42 (Nouvelle français courant)

5Il arrive près d’une ville de la Samarie appelée Sychar, qui est proche de la parcelle de terrain que Jacob avait donnée à son fils Joseph.  6Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, s’assit tout simplement au bord du puits. Il était environ midi. 7Une femme de la Samarie vient puiser de l’eau et Jésus s’adressa à elle : « Donne-moi à boire. » 8Ses disciples étaient allés en ville acheter de quoi manger. 9La femme samaritaine dit à Jésus : « Mais, tu es Juif ! Comment oses-tu me demander à boire, à moi, une Samaritaine ? » En effet, les Juifs n’ont pas de relations avec les Samaritains. 10Jésus continua : « Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé de l’eau et il t’aurait donné de l’eau vive. » 11La femme répliqua : « Seigneur, tu n’as pas de seau et le puits est profond. D’où aurais-tu donc cette eau vive ? 12Serais-tu plus grand que notre ancêtre Jacob, qui nous a donné ce puits et qui a lui-même bu de son eau, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? » 13Jésus lui répondit : « Toute personne qui boit de cette eau aura encore soif ; 14mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. » 15La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus besoin de venir puiser de l’eau ici. » 16Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari et reviens ici. » 17La femme lui répondit : « Je n’ai pas de mari. » Et Jésus ajouta : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari ; 18car tu as eu cinq maris, et l’homme avec lequel tu vis maintenant n’est pas ton mari. Tu as donc dit vrai. » 19« Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète. 20Nos ancêtres samaritains ont adoré Dieu sur cette montagne, mais vous, les Juifs, vous dites que l’endroit où l’on doit adorer Dieu est à Jérusalem. » – 21« Crois-moi, continua Jésus, l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. 22Vous, vous adorez Dieu sans le connaître ; nous, nous l’adorons et nous le connaissons, car le salut vient des Juifs. 23Mais l’heure vient, et elle est même déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père par l’Esprit qui conduit à la vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. 24Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent le fassent par l’Esprit qui conduit à la vérité. » 25La femme lui dit : « Je sais que le Messie, c’est-à-dire le Christ, va venir. Quand il viendra, il nous enseignera toutes choses. » 26Jésus lui répondit : « Je le suis, moi qui te parle. » 27À ce moment-là, les disciples de Jésus revinrent ; et ils s’étonnèrent de le voir parler avec une femme. Pourtant aucun d’eux ne lui demanda : « Que lui veux-tu ? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » 28Alors la femme laissa sa jarre et retourna en ville, où elle dit aux gens : 29« Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Ne serait-il pas le Christ ? » 30Ils sortirent donc de la ville et vinrent à la rencontre de Jésus. 31Pendant ce temps, les disciples insistaient auprès de Jésus : « Rabbi, mange quelque chose ! ». 32Mais il leur répondit : « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. » 33Les disciples se demandèrent donc les uns aux autres : « Quelqu’un lui a-t-il apporté à manger ? » 34Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de terminer le travail qu’il m’a confié. 35Ne dit-on pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Mais moi je vous dis, levez les yeux et observez bien les champs : les grains sont mûrs et prêts pour la moisson ! 36Celui qui moissonne reçoit déjà son salaire et il rassemble le grain pour la vie éternelle ; ainsi, celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble. 37Car il est vrai le proverbe qui dit : “Quelqu’un sème et un autre moissonne.” 38Moi, je vous ai envoyés moissonner dans un champ où vous ne vous êtes donné aucune peine ; d’autres s’y sont donné de la peine et vous, vous avez bénéficié de leur travail. » 39Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus grâce à ce témoignage de la femme : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait ! » 40C’est pourquoi, quand les Samaritains arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à rester avec eux ; et il resta là deux jours. 41Ils furent encore bien plus nombreux à croire grâce à ce que Jésus lui-même disait ; 42et ils dirent à la femme : « Maintenant nous ne croyons plus seulement à cause de ce que tu as raconté, mais parce que nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le sauveur du monde. »

 Une rencontre exceptionnelle pour un temps exceptionnel

 

Chers frères et sœurs, mes amis,

 

Comment qualifier le temps que nous vivons depuis que la pandémie du Coronavirus a fait son apparition dans notre pays ?

Je dirai : c’est un temps où il se passe toutes sortes de choses qui n’auraient jamais dû se passer… chacun, chacune pourrait en faire la liste en observant ce qui se passe en lui, en elle, et aux alentours.

Parmi ces choses, il y en a qui sont blessantes et douloureuses.

  • Pensons aux personnes qui décèdent de cette maladie dans de grandes souffrances physiques auxquelles s’ajoutent, et ce n’est pas rien, la souffrance morale de l’isolement…
  • pensons à ces services funèbres à dix personnes (comme celui que je viens de vivre mardi dernier) où même les gestes les plus naturels et les plus humains nous sont interdits… oui le Coronavirus à même réussi à changer la mort (!)…
  • pensons aux entreprises, aux manifestations culturelles et à leurs responsables, etc…

 

Et aussi j’ai observé parmi les choses qui n’auraient jamais dû se produire :

  • une femme qui parlait longuement avec un jeune caissier
  • un homme qui m’adresse spontanément la parole pendant mes achats : « vous ne trouvez pas que c’est exagéré toutes ces mesures »
  • ces familles qui se promènent, les voitures dans les champs d’habitude si vides
  • ces gens qui s’apostrophent d’un balcon à un autre, cette voisine du nouvel immeuble d’à côté avec laquelle j’ai une première conversation
  • le silence sur la route devant la cure débarrassée de ses camions
  • le ciel de nuit magnifique sans aucune trace d’avion, etc…

Le Coronavirus a même réussi à changer quelque chose à la vie (!)

 

La rencontre que rapporte Jean entre Jésus et une femme de Samarie était hautement improbable elle aussi :

  • parce qu’on ne puise pas de l’eau en plein midi
  • parce qu’une femme seule ne parle pas à un étranger (les disciples sont partis faire les courses, bonne chance dirait-on aujourd’hui !!!)
  • parce que nous sommes en Samarie et que les Samaritains ont une autre forme de pratique religieuse opposée à celles des Juifs. Les uns et les autres sont donc captifs d’un conflit théologique.

Bref, la rencontre de Jésus avec cette femme de Samarie n’aurait jamais dû avoir lieu.

Pourtant cette situation qui n’aurait jamais dû arriver devient dans l’Evangile une des rencontres les plus fortes de l’Evangile.

Observons que d’abord, Jésus comme l’écrivait quelqu’un se fait disciple de l’événement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, qu’il accueille la situation telle qu’elle se présente : alors qu’il est fatigué, il s’arrête au bord d’un puits et surgit une femme. Jésus entre dans les possibles de cette rencontre pour la vivre, présent à son humanité, à son être tout entier.

Il a soif et cette réalité va être le dénominateur commun entre lui et cette femme, la ligne, le fil rouge de leur échange.

« J’ai peur » pourrait-on dire aujourd’hui comme ce sentiment humain que nous partageons avec la plupart autour de nous… pourquoi s’en cacher ? le fait d’être chrétien nous donnerait-il une sorte d’immunité voire de supériorité face à la peur ? Serons-nous de ceux qui trouvent l’occasion trop belle de faire la morale à tous dénonçant  le grand Satan de la mondialisation… ?

A lire notre Evangile, Jésus se permet un autre chemin face à l’inattendu.

Observons, admirons, la façon avec laquelle il dégage de la Vie dans ce qui se passe. Suivons-le, nous qui avons reçu de son Esprit, je dirais même de son état d’Esprit. Allons-nous vivre nous aussi une rencontre exceptionnelle dans un temps exceptionnel…

Partant de sa soif, Jésus entre dans un pas à pas avec cette femme comme autant de coups de pelle l’invitant à creuser dans sa vie pour remonter à la Source.

Il y a dans l’arrêt forcé que nous vivons, passée la phase de sidération et de peur, bien humaine encore une fois, des éléments qui nous invitent à remonter à la Source :

  • la reconnaissance qui naît lorsque nous considérons le prix de la vie et des êtres que nous aimons, que nous voulons protéger : ce n’est pas naturel, ce n’est pas une évidence à laquelle j’ai droit, mais un cadeau fragile entre mes mains ;
  • de même, regarder tous les biens que nous avons, tout ce dont nous disposons dans notre vie de tous les jours et qui tout-à-coup, parce qu’ils pourraient devenir rare voire disparaître, deviennent précieux, du papier par exemple ;
  • en quittant les étals parfois dévalisés du grand magasin, je me suis dit dans la voiture : imagine un moment tous ces peuples en état de guerre depuis des mois, des années ;
  • je dois appréhender ma mortalité : et si ça m’arrivait… où j’en suis avec ça… qu’est-ce qui pour moi constituerait mon essentiel ?
  • je suis confronté au vertige quand la structure de mon travail et les exigences quotidiennes ne sont plus là pour déterminer ma vie… je dois me réinventer un rythme, des priorités, comme cet ami à la retraite ou cet autre au chômage ou à l’AI.

Au fond, quelle est ma liberté… « on est seuls livrés à nous-mêmes » vient de me dire mon fils,18 ans, en rentrant du travail…

  • je retrouve la nature comme ce berceau de l’humanité offrant les couleurs du printemps, la force tranquille des arbres, les vaches qui broutent paisiblement… ils ne sont plus simplement comme le décor du film d’action de ma vie mais ils m’apportent quelque chose. Ils sont porteurs d’un message.

Au fil des questions qui creusent, Jésus va permettre à la Samaritaine de mettre des mots sur sa vie, toucher à sa soif profonde « Seigneur donne-moi toujours de cette eau ! », plus déterminant dans ce récit, Jésus va dégager la source tarie de la vérité, de sa vérité sans jugement : « Tu as eu cinq maris et l’homme avec lequel tu vis n’est pas ton mari. Tu as dit la vérité ».

Pour la femme cette vérité dite qui constitue probablement le noyau de sa vie, le reste de sa dignité (elle qui doit se cacher pour venir vivre, puiser de l’eau), est le point tournant d’une libération.

Voilà où se tient le Dieu de Jésus-Christ dans ce qui nous arrive. Il n’est pas dissimulé dans son ciel drapé de réprobation, maniant la menace. Il est toujours disponible pour vivre une rencontre exceptionnelle dans un temps exceptionnel.

Serons-nous de la partie, nous laissons simplement rencontrer ?

Dieu a mille façons de faire grâce. A lui toute gloire.

 

Amen

 

 

Une prière à vivre debout (pour s’ancrer dans le vivant et s’ouvrir à Dieu)

 

J’ai pris racine en toi

Mon Dieu

Ma terre sainte

 

Dans ta patience

Dans ta tendresse

J’ai pris racine

 

Je plonge au secret de toi

Mon Dieu

Ma source fraîche

 

Je guette ta vie

Aux origines et aux confins

De mon être

 

Je vais plus avant

Plus avant toujours

 

 

Sœur Myriam

 

 

 

Pasteur Marc Lennert, Vuarrens, le 19 mars 2020