Le fils prodigue – Rembrandt

Lectures

Deutéronome 30,15-20 et Luc 15,11-32

 

Lettre à Dieu

Choisir et se savoir choisi ! Choisir en sachant que, chaque jour, Tu nous indiques les chemins, mais que Tu nous attends patiemment, si nous avons fait des détours.

Pendant mon existence, j’ai cru longtemps pouvoir me débrouiller sans Toi. Je ne voulais pas Te faire de la place dans mon quotidien. J’étais convaincu qu’entre le néant et Toi, il n’y avait aucune différence. Pendant de nombreuses années, j’ai vécu avec l’idée que croire en Toi était une solution de confort, un remède contre la peur et l’inconnu. Et moi, je me sentais fort et estimais donc que je n’avais pas besoin de ces croyances.

Alors, j’ai pris tout ce que Tu avais à me donner, ma part d’héritage, et me suis barré, sur un chemin qui n’était pas l’un de ceux que Tu nous invites à choisir, mais que je croyais quand même être mon chemin. Avais-je chaussé de fausses lunettes ? Fait est que la voie était illuminée par de la lumière reflétée… C’était une sorte de lueur froide, comme celle d’un néon. Vois-Tu de quoi je parle ?

Pourtant, avec le recul, je me rends compte que ce chemin ne m’éloignait par complètement de Toi ; il courait en parallèle. De temps en temps, il y avait des croisements. Tantôt, j’aurais pu prendre plus de distance. Tantôt, j’aurais pu accepter Ton invitation à rejoindre l’une de voies qui m’aurait permis de me sentir vraiment vivant.

Apparemment, il m’a fallu du temps avant de dilapider totalement ma part d’héritage et de commencer à pâtir de la faim et la soif. Mes idoles m’ont enlacé et j’ai eu de la peine à ne pas leur reconnaître une place dans ma vie. J’ai goûté à l’arbre de la connaissance et du savoir. Je me suis targué de pouvoir tout expliquer par la simple raison. Je lisais Ta Parole avec la tête et pensais que le cœur était seulement un muscle. J’imaginais l’amour comme le résultat d’un processus chimique. J’ai cru que l’homme était la lumière et j’étais intrigué par l’énorme potentialité de son cerveau. A tel point que j’en ai fait, en même temps, un animal et un dieu en puissance. Je me suis laissé bercer par le matérialisme historique et ai grandi avec la conviction que la religion était un mal nécessaire, que moi, je pouvais regarder de haut ! J’ai succombé à l’idée que l’argent avait plus de pouvoir que la relation, car nombreuses sont les pages d’histoire qui l’affirment. Oui, je suis allé voir d’autres idoles. Et les ai servis.

Tout cela ne t’a pas effrayé ! Tu m’as choisi, comme Tu choisis chaque être et Tu m’as laissé la possibilité de me laisser choisir par Toi. Tu n’as jamais arrêté de me considérer comme l’un de tes fils… Infatigable, Tu me proposais sans cesse Ton alliance. Tu m’offrais un chemin de vies, de plusieurs vies possibles. Car Tu es conscient de la pluralité de l’existence dans toute sa complexité et ses ambiguïtés. Un certain nombre de fois, Tu m’as fait un clin d’œil. Mais j’étais trop aveuglé pour le voir… ou alors, j’ai dû penser que Tu avais juste un grain de poussière sous la paupière. Manque d’interprétation, manque de discernement.

Un beau jour – comme Israël, comme le fils de la parabole de Luc –, j’ai eu ma traversée du désert. La faim et la soif se sont faites pressantes. Le manque. Encore une fois, Tu m’as laissé le choix entre des chemins mortifères, de destruction, qui freinent, arrêtent le déploiement de la vie et des chemins qui ouvrent, qui montrent un avenir fait de respect, de relation, de naissances. J’ai pu mettre des mots sur ce qui assombrissait mon existence et ai pu voir au-delà des apparences et des images renvoyées par les miroirs. Cette fois-ci, j’ai entendu et vu : cet autre aujourd’hui, cet aujourd’hui qui est tous les jours, qui est un jour qui peut survenir à n’importe quel moment, Tu avais encore une fois, inlassablement, placé devant moi la vie et le bonheur, la mort et le malheur. Et cet aujourd’hui-là, j’avais des oreilles pour entendre, pour écouter Ton invitation à me remettre en mouvement. J’ai repris mes cliques et mes claques et ai emprunté un autre chemin, prêt à reconnaître mes erreurs, mes dérives, mes égarements. Tu ne m’en as même pas laissé le temps. Tu m’attendais et Tu as couru à ma rencontre.

C’est le monde à l’envers !

Par ton attitude, j’ai compris que j’étais un voyageur en transit, qu’il fallait que je ne m’arrête sur aucune certitude, mais que je sois continuellement en mouvement, pour venir à Ta rencontre et pour Te permettre de me retrouver. J’ai compris que Tu ne jugeais pas mes errements et que Ton accueil était inconditionnel.

Je me sentais heureux de me laisser retrouver par Toi et de me sentir renaître ! Tout comme j’étais content de retrouver mes frères et me sœurs.

Là, l’espace de quelques heures, j’ai dû me rendre compte que j’avais encore un tas de choses à apprendre… Mon frère aîné ne comprenait pas Ton attitude – et je dois dire que moi aussi, tout heureux que j’étais, je ne me sentais pas moins surpris que lui ! Lui qui, depuis toujours, avait décidé de bien s’installer dans une voie toute dessinée et toute droite. Une voie qu’il jugeait bonne et bénie, faite d’obéissance et de sens du devoir. Lui qui observait Ta Loi et Tes commandements sans broncher, il s’attendait à avoir plus de droits que moi, qui m’étais éloigné de Toi et du salut ! Ben non… Là, encore une fois, Tu nous bluffes toutes et tous et Tu nous dis qu’une obéissance par devoir, dépourvue d’amour et de relation, qu’une vie pauvre en miséricorde, qui oublie d’écouter et de voir avec le cœur et les entrailles, ce n’est pas assez. Mais Tu lui expliques cela avec douceur et bienveillance.

Je ne sais pas trop ce qu’il pourra faire de tes Paroles. Ce n’est pas facile de se dire qu’on pensait faire juste et que, en réalité, ce n’est pas top ! Je peux comprendre qu’il ait un moment de désillusion.

De mon côté, c’était plus simple, même si étonnant : je me suis perdu par choix et, lorsque je suis revenu, je n’ai même pas eu besoin de mettre la queue entre les jambes que tu m’avais déjà signifié ton amour et ta confiance. J’ai de suite aussi compris que tu me sollicitais à faire de même avec les autres et une transformation s’est opérée en moi : la tête s’est faite cœur, le cœur s’est fait amour, l’amour s’est fait choix de vie. Je suis devenu un être, une créature qui a accepté de me laisser aimer par Toi et qui peut enfin aimer son prochain.

Paolo Mariani