Pieter Brueghel l’Ancien, Le Repas de noce, 1568

Lectures

Es 57,15-16 ;19-21 et Lc 14,1 ;7-14

Quelle place est la meilleure?

Si jamais, je suis là !

Ne t’inquiètes pas, je suis arrivé et, comme tu m’as laissé comprendre, je me suis mis tout au fond. Pas des risques ainsi que l’hôte me dise qu’il y a quelqu’un de plus important que moi parmi les invités au repas de noces et que je doive, donc, lui laisser la place.

Par ailleurs, Tu le sais déjà, mais T’es vraiment un malin Toi. Un fin stratège, quoi ! On fait jouer un minimum de modestie et d’humilité – peu importe qu’elle soit vraie ou pas – et en deux temps et trois mouvements, sous les yeux admiratifs et envieux de tous les autres, on se retrouve appelés à monter des rangs ! Pas mal, pas mal…

Alors ? Je fais quoi ? Je viens un peu plus en avant ? Tu m’appelles ?

Comment ? Je n’ai pas tout à fait saisi ce que Tu voulais dire ?

Ah ! Donc, je reste ici ?

Non ? Je dois quand même m’avancer, mais pour que tu me donnes quelques autres éléments… Bon, d’accord, je m’approche. Désolé, mais j’avais cru comprendre que…

Ok, ok. Tu ne parles pas d’un banquet mondain, tu n’es pas en train d’écrire une nouvelle étiquette… les bonnes attitudes du commensal parfait. Tu utilises un langage figuré et Tu Te réfères au festin du Royaume, lorsque nous toutes et tous serons invités à vivre et partager avec Ton Fils et Toi-même un monde ancré dans l’Amour, la Paix et le respect. Et T’as profité du repas que Jésus-Christ, Ton fils, a eu, à la veille du sabbat, chez l’un des chefs de ces pharisiens vaniteux et enclins à l’autoglorification, qui se battaient pour avoir les meilleures places, pour qu’ils comprennent que, tout d’abord, comme le dit aussi le théologien Hugues Cousin, « les marques d’honneur qui ont du prix sont celles qu’un autre nous donne, non celles qu’on s’attribue soi-même ! », mais surtout que c’est Toi qui, le moment venu, reconnaitra si nous avons répondu présent à tes offres, à cette alliance que Tu as voulu établir avec tout en chacun, à cette conversion personnelle que Tu nous demandes de réaliser, pour que Ton Royaume, le Royaume de l’homme comme tu l’as rêvé, soit ! L’hôte qui nous accueillera plus ou moins près de la table d’honneur c’est donc Toi !

Mais – et dis-moi si je me fourvoie – cette conversion, ce témoignage que Tu espères que nous toutes et tous vivrons un jour ou l’autre, doivent se vivre sans fanfare. Ce n’est pas en allant crier à droite et à gauche que nous avons eu (ou que nous croyons avoir eu !), aujourd’hui, une expérience spirituelle hors du commun. Ce n’est pas en nous érigeant et en nous auto acclamant, aujourd’hui, comme des modèles d’exemplarité, que demain, nous serons appelés par Toi, à occuper les premiers rangs ! Car Tes critères et Ta lecture de notre réalité nous restent, fort heureusement, impénétrables. Et car Tu tiens à ce que l’humilité et le vrai égard à celui qui n’a pas, qui ne peut pas, soient le fer de lance de celles et ceux qui désirent t’aider dans la construction du Royaume.

Ouai… Avant de penser, même pour un seul instant, que Tu m’incitais à jouer le stratège, à m’adonner à la fausse humilité, j’aurais dû tout simplement repenser à toute l’existence de Ton Fils : comme il le rappelle aussi le moine de Bose Daniel Attinger, il est né à Bethléem, où il n’y avait pas de place pour eux, il a passé sa vie au milieu de ses disciples « comme celui qui sert », a fréquenté, sa vie durant, les derniers de derniers, il est mort sur la croix entre deux malfaiteurs… Il n’a jamais attendu une récompense de Lui vivant ! Il a toujours agi dans le but d’édifier, avec toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté, Ton Règne. C’était ça sa seule et impayable récompense !

L’action que je mène, à chaque instant de ma vie, a donc une seule raison : devenir, comme Ton fils, un être capable d’aimer, de réaliser la paix, de respecter quiconque. Et cela en essayant, en même temps, de parler autour de moi de ce chemin, le seul qui puisse conduire notre monde actuel à devenir le Royaume.

Quiconque, disais-je, mais avant tout celles et ceux dont je ne m’attends rien en retour, car souvent ils n’en ont même pas les moyens.

Mais Tu la fais un peu trop simple, non ! A t’entendre, dorénavant, si t’as une famille, des copains, des voisins, t’arrêtes de les inviter et de partager des moments agréables avec eux, car eux ils pourraient t’inviter à leur tour et, de plus, ils n’en ont pas besoin ! T’imagines si maintenant j’allais vers mes parents, mes beaux-parents, mes copains et leur disais : « Terminé ! A partir d’aujourd’hui, je n’invite et ne rencontre plus que des démunis, plus que de gens qui sont dans le besoin et qui ne pourront jamais me rendre quoi que ce soit de semblable. » Il ne te semble pas un peu extrême ? Ou alors, une fois de plus, je comprends tare pour barre ?

Je me doutais… Plus je te fréquente et plus je me rends compte que je ne devrais jamais m’arrêter à la première impression.

La question n’est pas seulement qui j’invite. Mais dans quel but et avec quelles attentes… A y penser, Tu as raison. A combien d’occasions, je me suis retrouvé à faire de calcul sur le nombre de fois que j’avais invité quelqu’un ou que l’avais appelé au téléphone, en me disant que lui/elle en avait fait bien moins que moi… Et, froissé, combien de fois je me suis dit : « Cette fois, c’est fini ! Tant qu’il ne m’invite ou il ne me téléphone pas, je ne le contacte plus… » C’est comme si, mon plaisir premier n’était pas de le/la voir, mais d’être invité à mon tour. M’inquiète de la réciprocité plus que de la relation ! Je donne pour recevoir… Alors, bien évidemment, comment puis-je après inviter celles et ceux qui ne peuvent pas me rendre ce que je leur ai donné… Pourtant, plus j’y réfléchis, plus je me rends compte que recevoir aussi ne va pas de soi. Lorsque quelqu’un me donne quelque chose, mille pensées s’affolent dans mon esprit : mérite-je ce qu’il m’offre ? qu’attend-elle en retour ? ne voudrait-il pas m’humilier…

Là encore, ce que Tu essaies de me dire c’est que dans le Royaume auquel Tu songes, il y a la gratuité dans tous les actes. Celui qui donne n’attend rien en retour. Celui qui reçoit accepte sans arrière-pensées. Encore une fois, rien n’est possible sans relation et sans qu’un accord, tacite, soit établi entre les deux parties. C’est comme quand Tu m’offres Ton amour, Ta paix, Ton respect. Si je ne les accepte pas, Tu ne pourras rien de plus pour moi ! Même Toi, ne peux pas faire boire un âne qui n’a pas soif. Depuis toujours Tu me donnes, Tu Te donnes. Si je me refuse à Toi et me montre arrogant, comment puis-je, demain, comprendre, donc me réjouir de Tes cadeaux ?

Mon regard restera alors brouillé, comme dans une mer agitée, au fond brassé par les vagues et les courants. Et continuerai à nager, ballotté de droite à gauche, à côté de Ton Amour, sans même m’en apercevoir…

 

Paolo Mariani