Guernica – Picasso

Lectures

Deutéronome 26,1–11 et Luc 9,28-36

Les oppositions

Deux textes et un tableau…

Trois histoires qui disent, à chaque fois, le passage entre un avant et un après.

Trois histoires qui racontent, figurent ou préfigurent la relation étroite qui existe entre l’ombre et la lumière, la mort et la Vie, la guerre et la paix.

Trois histoires qui dessinent aussi les contours d’un amour qui transforme [transfigure] et qui se confronte, avec force, à la violence et la brutalité.

N’est-ce pas par sa confiance dans l’amour de Dieu que le peuple de juifs, errant, nomade, sans terre, ni but traverse toutes sortes de souffrances avant de profiter de la terre promise et pouvoir ainsi tisser des louanges à Yahvé ?

N’est-ce pas par sa confiance dans l’amour de son Père que Jésus Christ, reconnu par le Seigneur comme son Fils, vivra, conscient de ce que l’attend – son chemin de croix –, avant de ressusciter ?

N’est-ce pas par sa confiance dans l’amour et dans la promesse de paix qu’une femme, dans l’ombre de la nuit et de la destruction du tableau Guernica, tient une lampe à pétrole, humble lumière humaine défiant les éclats de la bombe et seule à même d’apporter la lumière de l’espérance dans ce monde bouleversé – non sans rappeler les cinq vierges sages de la parabole matthéenne ?

 

Mais reprenons dans l’ordre, en essayant de contextualiser et analyser, plus ou moins brièvement, les deux « récits » que nous avons entendus ou l’histoire que nous raconte le tableau que nous avons sous nos yeux.

 

Le premier texte est tiré du Deutéronome (composé de δεύτερος deuxième » et νόμος « loi ») parce que ce livre contient les secondes lois édictées par Moïse. Les premières étant celles que Dieu avait données, toujours à Moïse, sur le mont Sinaï – dont nous parle le livre de l’Exode : il s’agit, comme vous pouvez bien vous en douter, des fameuses « tables de la Loi ». Il est un livre de l’Ancien testament, le cinquième de ceux qui constituent la Bible juive. Il apparaît comme le testament de Moïse et se conclut avec la mort de ce dernier. Par un artifice rhétorique, ce livre (daté de la première moitié du VIIème siècle avant Jésus-Christ) montre Moïse parler au peuple juste (les juifs) – à peine avant son entrée dans la terre promise – et lui expliquer les conditions pour vivre dans cette terre. Dans le passage que nous avons écouté, la louange préconisée est une sorte de résumé de l’histoire du salut opéré par Dieu en faveur d’Israël. L’ombre voile encore les beaux jours, mais pas la promesse. Le peuple juif a pâti, mais il est en marche ; il a connu l’exil, l’esclavage, la misère, mais il peut déjà sentir la saveur du lait et du miel dans sa bouche. Il peut donc se préparer à rendre grâce à ce Dieu qui, malgré tout, l’a guidé et couvert de son amour. Tout bientôt, il aura un pays sur lequel vivre dans la gloire et, pour cela, il devra remercier son Seigneur en lui offrant les fruits de cette terre.

 

Le deuxième texte est tiré de l’évangile de Luc. Celui-ci a été probablement écrit vers les années 80-90 après Jésus-Christ (du moins selon les critiques actuels). Il s’agit de l’événement de la transfiguration (traité aussi par Marc et Matthieu).

La transfiguration (du latin transfiguratio : métamorphose, transformation) est une expérience mystique (c’est-à-dire ce qui concerne les pratiques, les croyances visant à une union entre l’homme et la divinité). En l’occurrence, elle désigne le changement d’apparence du Christ, qui se montre revêtu de gloire à trois de ses disciples sur le mont Thabor; elle exprime l’état du Christ ainsi transfiguré.

Essayez de penser à votre copain de classe ou collègue de travail, ou amis qui vit l’histoire d’amour de sa vie. En le regardant, vous avez le sentiment d’avoir en face de vous une autre personne ; sa physionomie, son visage, son expression prennent un éclat, un rayonnement [inhabituel], que vous ne lui connaissez pas. Quand il marche, vous avez le sentiment qu’il plane. Il est tout simplement transfiguré, transformé par l’amour. D’une certaine façon, c’est ce qui vit Jésus sur le mont Thabor.

 

Deux moments clé : les échanges avec Moïse et Elie et le passage de témoin.

Il est dans la lumière et dans le calme, rassuré par la présence improbable de Moïse et Elie. Un Moïse et un Elie qui symbolisent la Loi (Moïse) et les prophètes (Elie) (les deux principales parties de la Bible hébraïque). Le fait qu’ils s’entretiennent avec Jésus de son départ signifie que la montée à Jérusalem va accomplir les promesses de l’Ecriture. C’est une sorte de passage de témoin : Moïse et Elie – expressions juives de Yahvé – acquiescent à l’envol du Christ.

Il est dans la lumière et dans le calme, reconnu par Dieu comme son Fils, celui qu’il a choisi et qu’il faut, dorénavant, écouter et suivre. C’est la deuxième fois que son Père se manifeste par sa voix en parlant de Jésus comme de son Fils. La première, c’était à l’occasion de son baptême ; là, le Seigneur s’était adressé directement à Jésus. Cette fois-ci, Dieu parle à Pierre et à ses amis. Il met les points sur les i et il clarifie, en même temps, que les apparences sont trompeuses. C’est le moment où on dévoile qui est celui qui va mourir par fidélité au Père, par amour de son Père. On dirait que tout est beau, calme et resplendissant. Jésus rayonne, mais ce rayonnement introduit une mort annoncée : quelque verset avant ceux que nous avons entendu, Jésus avait dit à ses disciples que bientôt il aurait souffert et il serait crucifié. Mais il leur avait aussi dit qu’après trois jours, il serait ressuscité. Sa mort était un appelle à la Vie, une promesse et un signe d’espérance.

En une seule image, le baptême – l’irruption de la Vie – et la mort se côtoient. Le baptême devient ainsi un mouvement de mort et de résurrection, un pont entre l’ombre et la lumière. Comme l’éclat, dans le tableau de Guernica, de cette bombe qui dévaste, mais qui a aussi l’aspect d’un plafonnier – qui n’est pas sans rappeler une des représentations classiques de l’œil de la providence dans l’iconographie chrétienne (qu’on retrouve aussi sur le billet d’un dollar américain). L’homme capable de maîtriser l’énergie pour éclairer sa maison est aussi capable de l’utiliser à des fins destructrices pour brûler une ville. N’est-ce pas aussi toute la question en lien à l’utilisation qu’on a fait de la découverte d’Albert Einstein, de l’énergie atomique ?

Le visage qui irradie et le vêtement resplendissant, qui étincèle comme l’éclair [(le verbe ἐξαστράπτω signifie lancer des éclairs)], nous disent que Jésus est transformé par l’amour de Dieu et revêtu de la gloire céleste. De cette gloire qui confirme que la passion, le chemin de croix, vers laquelle Jésus est en route [utilisation de l’idée de l’exode, « ἔξοδος », émigration – euphémisme pour la mort : avec l’idée que celui-ci s’inscrit dans un projet de Dieu qui prévoit le vendredi saint, la Pâques et l’ascension] n’est pas l’échec de sa divinité, mais son accomplissement. L’expérience de la transfiguration est donc une anticipation de la foi pascale. Le message de la transfiguration est la correspondance de l’annonce de la passion de Jésus avec sa messianité. Jésus est bien le Messie, celui qui, en vertu de la promesse de Dieu, renouvelée par les prophètes de l’Ancien Testament, est attendu par le peuple juif comme le libérateur qui instaurera le Royaume de Dieu. Le message de la transfiguration est donc la conjonction, le trait d’union, de la croix et de la gloire.

 

Mais cette événement ressemble un peu au calme avant la tempête. La nuée qui couvre les disciples d’une ombre est signe de la mystérieuse présence du Dieu qui se révèle et se dérobe en même temps. Elle est un mélange de lumière et d’ombre, elle révèle et elle recouvre, elle montre en cachant. Elle est une caractéristique de toute théophanie (apparition de Dieu) et de tout bon tour de magie, mais elle est aussi l’annonce que tout s’inscrit dans des cycles : beaux et mauvais jours se suivent, comme le soleil et la nuit.

Ce récit de Luc rapproche ainsi étroitement la splendeur et l’abaissement de Jésus. Son emplacement, comme déjà dit, quelques lignes après l’annonce de sa passion, dit que la gloire de Jésus est là et sera là. Mais elle sera remise en question par les jours sombres de la croix – avec toute la brutalité et la violence qu’elle entraine – qui s’avèrent être une sorte de nécessité pour comprendre la portée de l’amour, de la relation, l’aspect salvifique et salutaire de Jésus-Christ.

L’horreur de la souffrance qui devra vivre Jésus-Christ a ainsi presque un but cathartique. Elle est là pour purifier et provoquer un changement. C’est en quelque sorte la même fonction qu’aura l’horreur dans le tableau de Picasso, qui met en scène la dévastation de la guerre pour appeler la paix à la lumière de l’espérance ; cette horreur qui se montre et se dénonce pour inviter au dépassement. Les disciples furent saisis de crainte, comme les spectateurs de Guernica, déchirés entre le dégout, l’incompréhension et la fascination.

Le tableau de Guernica, du peintre espagnol Pablo Picasso est le résultat d’une commande du gouvernement Républicain pour le pavillon Espagnol de l’Exposition universelle, qui se tient à Paris du 25 mai au 25 novembre 1937. L’exposition, qui accueille 44 pays du monde entier et qui voit défiler 31’040’955 visiteurs, avait comme thème le progrès et la paix.

La première guerre mondiale est finie seulement depuis 19 ans, mais la guerre civile gangrène l’Espagne. Dans cette atmosphère, même pas un mois avant le début de l’Exposition, le 26 avril 1937, la petite ville basque de Guernica, dans le Nord de l’Espagne, subit les bombardements des forces aériennes allemandes nazies et fascistes italiennes, qui soutenaient les forces franquistes nationalistes espagnoles. Le raid fait environ 1’600 morts, principalement parmi les civils. Le monde est scandalisé et Pablo Picasso décide de crier sa révolte. En quelques jours – entre le 1er mai et le 4 juin –, il prend la décision et il réalise cette immense huile sur toile, en dénonçant, d’une façon engagée, le bombardement de la ville de Guernica.

La présentation de Guernica à l’Exposition n’est pas célébrée comme une réussite. La réception de cette œuvre est fort mauvaise. Même les dirigeants républicains espagnols qui l’avaient commanditée la jugeaient anti-sociale, ridicule et tout à fait inadéquate à la saine mentalité du prolétariat. Il fut même question de la retirer du pavillon espagnol. Une petite anecdote : Clement Greenberg, alors marxiste, avait déclaré : « cette immense peinture fait penser à un fronton portant une scène de bataille, qui serait passé sous un rouleau compresseur en mauvais état. » Mais, en dépit de cet accueil, elle acquiert rapidement une grande renommée et une portée politique internationale, devenant un symbole de la dénonciation de la violence franquiste et fasciste, puis de l’horreur de la guerre en général. Le tableau joue ainsi un rôle prophétique de la seconde guerre mondiale, tout en étant élevé au symbole international de la paix.

Picasso, de son vivant, n’a pas voulu décrypter son œuvre. A deux occasions, j’ai mis en relation le passage de Luc et les images de Guernica. Nous pouvons aller un peu plus loin dans les interprétations… tout en sachant qu’elles resteront telles : seulement des interprétations, des lectures possibles…

Regardez le cheval blessé, un genou à terre. Une lance lui transperce le flanc. Vous rappelle-t-il quelque chose ? Une lance qui aurait transpercé la poitrine du Christ, par exemple ? Et si le Christ nous représente, le cheval de Picasso symbolise, des dires même du peintre, le peuple. Un peuple souffrant qui hurle sa douleur. Or, si on regarde la composition de la toile, le cheval est au centre, avec le museau tourné vers la gauche et la construction de l’image est en croix. Sur la droite, trois femmes – qui forment un chœur antique – pleurantes et désespérées, qui impriment du mouvement, comme s’il y avait tout une histoire à lire : les trois Marie, puis la crucifixion, la souffrance – symbolisés par la lame qui sort de la bouche du cheval – et la mort, claire, exemplifiée par le soldat décapité et l’enfant dans les bras d’une mère. Un parallèle saisissant avec les tableaux de la « Pietà » (déploration) – Marie qui tient son Fils, mort, dans ses bras. Enfin le taureau qui, en suivant mon collègue Marc Horisberger, e »st un symbole de la force brute, de la cruauté. Au milieu de la débâcle, il apparaît impassible. Il fait penser à César Auguste et à tous les puissants de ce monde qui broient sans état d’âme des vies humaines », dit-il, en ajoutant que « l’on pourrait aussi rapprocher cette figure de l’évocation dans le Psaume 22,13 des taureaux du Bâshan « Mes adversaires sont autour de moi comme de nombreux taureaux ; ils m’encerclent comme de puissantes bêtes du Bashân ». Picasso qui puise son inspiration dans le mythe du Minotaure pense lui certainement à ces généraux espagnols, allemands et italiens qui ont commandité de sang-froid le massacre de civils. » Ou alors à Ponce Pilate, selon ma relecture pascale !

 

Trois histoires qui puisent dans les oppositions et racontent la Vie comme une suite de douleurs et de joies, d’ombres et de lumières, de guerres et de paix.

 

Car comment envisager, en tant qu’humains, une idée qui n’aurait pas son contraire ? Dans la création, le jour est jour, car il y a une nuit. Que serait la lumière sans l’obscurité ? Et que serait la résurrection, sans la mort ?

Mais si les opposés se nécessitent l’un l’autre d’un point de vue de la connaissance, Dieu nous appelle au dépassement de l’expérience personnelle à tout prix. La mort du Christ sur la croix aurait dû être l’enseignement ultime ! L’histoire, même la plus récente, nous a appris que c’est loin d’avoir été le cas. Cela suffit de penser à ce qui s’est passé en Nouvelle Zélande, jeudi passé. Et c’était un chrétien !

 

Aujourd’hui, moi, je ne peux plus regarder ces images, soient-elles celles de l’Exode, de la crucifixion ou du massacre de Guernica, sans me dire que leur force est telle qu’elles devraient nous suffire à ne plus jamais vouloir vivre ou faire vivre aux autres l’ombre de la terreur et de la guerre.

Nous sommes invités à reconnaitre la main de Dieu toujours présente dans notre vie pour porter à terme sa promesse. Mais, même si la main de Dieu est constamment tendue dans notre direction, c’est à nous de la saisir et de la tenir fermement, pour ne pas nous perdre.

Paolo Mariani