Prier

Lecture

Actes des Apôtres 10,34-43 et Jean 16,16-24

Demandez…

Cent trois mots ! Cent trois mots suffisent à Pierre, dans la version grecque, pour résumer la vie du Christ à des personnes qui, il en est sûr, en « savent » déjà un bout… même s’ils sont des non-juifs.

Cent trois mots entre deux constats d’universalisme, pas de coutume chez le Pierre primitif.

Au début : « En vérité … je comprends que Dieu n’est pas partial » ; à la fin : « quiconque met sa foi en lui reçoit par son nom le pardon des péchés ».

Simon, dit Pierre – convaincu jusqu’il y a peu que son peuple est au bénéfice d’un privilège, vis-à-vis du Seigneur – suite à une vision décrite dans les Actes, juste quelques lignes avant notre passage, prend conscience « qu’il ne fallait dire d’aucun homme qu’il est souillé ou impur ». Lorsque Pierre prend la parole, devant le centurion de la cohorte de Césarée, Corneille, et ses invités, il le fait en commençant et en concluant par deux affirmations d’universalisme, totalement nouvelles dans sa théologie, mais comprises et assumées avec une foi inébranlable.

Le Jésus-Christ dont Pierre et les autres disciples sont les « témoins désignés par Dieu », leur « a enjoint de proclamer au peuple et d’attester que c’est lui que Dieu a institué juge des vivants et des morts. »

De tous les vivants et de tous les morts. Il n’y a pas d’exception. Il n’y a pas de choix préalable. « En toute nation, celui qui craint Dieu » – c’est-à-dire celui qui reconnait qu’il y a quelque chose de plus grand que nous – « et pratique la justice » – qui est inscrite dans la conscience de l’humain – « est agréé de lui. » Et même s’« Il a envoyé la Parole aux Israélites, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus-Christ : c’est lui qui est le Seigneur de tous. »

Pierre a une parole d’autorité. Il est celui auquel Jésus a déclaré, selon Matthieu 16,18 : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ». Pierre a une parole d’autorité, car il a profité et fait trésor, après un long parcours, de l’héritage que lui a laissé Jésus-Christ. Ce Pierre qui a cheminé à côté de son maître dans un questionnement continu, ce Pierre qui a connu le désarroi et l’incompréhension en mille et mille occasions, ce Pierre qui a souvent compris tare pour barre, ce Pierre qui a renié trois fois de suite son Seigneur car, en tant que juif pur sucre, il attendait un Messie invincible et capable de changer le monde de son vivant, ce Pierre-là est sans doute l’un des disciples auxquels Jésus-Christ a fait son deuxième discours d’adieu, dans le texte de Jean que nous venons d’écouter.

Que l’on prenne l’un ou l’autre des évangiles, les récits évoquant la passion et la résurrection cadencent le ministère du Christ. A chaque fois, plusieurs sentiments envahissent les disciples. Les annonces, soient-elles absolument énigmatiques ou claires, frappent en plein visage ces hommes qui pensent suivre Celui qui les sauvera et qui sauvera le monde par son action forte et déterminée, par ses pouvoirs divins, par son côté surhumain et super-héros. Ils écoutent la mort et ils entendent l’échec ! Leurs yeux voient probablement un homme qui baisse les bras et se contente de leur dire qu’il doit mourir, que c’est ainsi, qu’il le faut. Bien sûr, leur maître leur parle aussi de réveil d’entre les morts, de résurrection, du fait que trois jours après son décès, Il va sortir de son tombeau… et du fait qu’après Lui, ils pourront compter sur le Paraclet, sur l’Esprit-Saint ! Que croire de tout cela ? Sont-ce les balivernes d’un pauvre d’esprit ? les affabulations d’un moqueur ? Et surtout, quelles conséquences pour eux ? Ils doivent se dire que leurs attentes meurent avec cet imposteur qu’ils ont accueilli comme le Messie et qui les laisse dans de sales draps, dans une situation où le danger les guette sans cesse et leur vie même ne vaut plus un kopeck.

Le passage de Jean que nous venons d’écouter relate une prise de parole du Christ qui vise à rassurer ses disciples en ce qui les concerne, en ce qui concerne leur avenir et l’avenir des croyants. Certes, avec ce discours, il n’y a pas plus de preuves qu’auparavant. Certes, sans la confiance en ses dires et la foi en sa personne, il n’y a pas plus de certitudes. Mais derrière une énième phrase sibylline qui évoque sa mort prochaine, sa résurrection et les apparitions dont il fera bénéficier ses disciples – « Encore un peu, et vous ne me verrez plus ; puis encore un peu, et vous me verrez » –, il y a la promesse d’un avenir fait de joie, de naissance, de nouvelle vie, d’un monde nouveau. Celle-ci est donnée comme une évidence, qui ne laisse aucune place aux doutes.

La tristesse ? Elle est passagère… et presque fonctionnelle. Bien sûr, leur dit le Christ, vous souffrirez, « vous pleurerez et vous vous lamenterez » – vous, mes amis, mes disciples, tandis que d’autres trouveront motif de réjouissance en ma disparition !

Mais il s’agit d’une tristesse éphémère qui laissera rapidement la place à la vraie joie, la joie complète : celle qui est au-delà de l’épreuve, celle que ressent celui qui a traversé la nuit et fait face à un nouveau matin, celle que savoure celui qui découvre les prémices du printemps après les rigueurs de l’hiver, celle qui fait rayonner le visage de la femme qui étreint son enfant après la preuve et la douleur de l’accouchement. C’est la joie qui découle du fait « qu’un homme est venu au monde. »

C’est peu dire de la haute considération qu’a Dieu de sa créature ! Et de l’espoir qu’Il pose sur la croix et sur la résurrection. Une nouvelle ère pourrait s’inaugurer, le lendemain de Pâques, car les disciples maintenant connaissent et peuvent témoigner. Ils peuvent faire confiance et avoir la foi, car ce qu’ils ont entendu de la bouche de leur maître, avant qu’il soit pendu au bois, s’est avéré. Et si cela s’est avéré, alors toutes les autres paroles du Christ sauront être vérité.

C’est cela la joie complète. Elle vient de la source au milieu du désert, elle vient de l’aube après les ténèbres, elle vient de la brise légère qui fait avancer après la tempête qui déchire les voiles et le tremblement qui détruit le temple !

La joie complète est cette tension existante entre l’image du Christ crucifié – meurtri et haï par ses semblables – et celle du Ressuscité, rayonnant et rassurant, homme nouveau qui a le pouvoir d’engendrer des hommes nouveaux, qui dit que la Vie est et sera plus forte que la mort, à jamais.

L’époque post-pascale marque la fin du questionnement, dit Jean Zumstein, « car la révélation est achevée. Le monde et l’existence humaine ne sont plus livrés à un non-sens tragique, à l’absurde. Le sens est donné, même si le croyant doit toujours à nouveau s’approprier – à travers les crises qui scandent son existence – la révélation christologique. » Dieu, en la figure de son Fils Jésus-Christ, a montré le chemin. Il a donné au monde la lumière, il a ouvert les yeux des êtres humains. Il leur a offert la possibilité de Lui adresser des demandes, de Lui faire part de leurs prières. Après Pâques, ce Dieu, à la générosité illimitée, est à l’écoute.

Pourtant, encore aujourd’hui, deux-mille ans après, combien d’entre nous profitent de ce que le Christ nous a appris, par le témoignage de Pierre et des autres disciples ? J’ai souvent le sentiment que ce qui a poussé les pharisiens et le Sanhédrin à éliminer le grain de sable qui bloquait un système dont, déjà à l’époque, seule une petite portion de la population profitait, c’est ce qui nous pousse à faire la sourde oreille au message biblique, à le tourner en bourrique, à le considérer comme un amas de niaiseries. En 2019, ne savourons-nous pas, toujours et encore, la joie légère de l’amusement de l’instant donné, de l’accomplissement de tous nos désirs, plutôt que de viser la joie complète, résultat du sentiment de plénitude, de la sensation d’être parfaitement accordé à ce qu’il y a de plus profond en soi ? Nos racines frôlent la surface de la terre, à la place de s’ancrer dans ses entrailles. Nous écoutons sans entendre les spasmes de la planète et les râlements de nos voisins de palier. Nous nous targuons d’homo sapiens, car capables de laisser une empreinte sur la lune, et délaissons la prière en la baissant au rang de demande enfantine, sans nous rendre compte que la joie de la prière est déjà de pouvoir reconnaître, nommer et dire une difficulté, un besoin. La prière devient ainsi ce que Dieu même, en la personne du Christ, lui a permis d’être : un instrument de libération, un début de réponse, un lien de communion – avec notre Seigneur et avec nos frères et sœurs en humanité –, une louange, une guérison.

Filles et fils d’un seul Père, enfants d’un nouveau monde, soyons témoins des témoins du Christ, facteurs et factrices d’espérance et de joie complète, libératrices et libérateurs de chaînes, hommes et femmes de prière.

 

Paolo Mariani