Lectures

Jérémie 17,5-8 et Luc 6,20-26

« Heureux êtes-vous ! »

Lorsque, mardi passé, en fin d’après-midi, j’ai ouvert la Bible et ai découvert les textes sur lesquels j’étais appelé à travailler, à méditer en vue du culte d’aujourd’hui, je dois avouer que j’ai eu un moment de désarroi ! De premier abord, je les ai reçus comme un coup de poing en pleine figure ! Et je ne vous cache pas que ma nuit fut agitée.

Commençons par le texte de Jérémie : « Maudit – oui, oui, vous avez bien entendu – maudit soit l’homme qui met sa confiance dans un être humain, qui prend la chaire – lisez les affaires humaines – pour appui… »

Depuis que j’ai commencé mon ministère, je mets l’accent sur la confiance que Dieu nous fait – nonobstant tout – et sur la responsabilité qu’il nous donne dans la construction du Royaume sur terre ! Et là, je me trouve face à un texte qui me maudit… et qui maudirait ce Dieu dont je me fais l’une des voix !

Je n’en croyais pas mes yeux… J’ai donc relu le texte, avec plus d’attention.

Ce faisant, je me suis rendu compte qu’il y a, dans ce passage, cette conjonction, ce « et », qui relie l’action de « mettre sa confiance dans un être humain » au fait de détourner, en même temps, son cœur du Seigneur. Me voilà rassuré. Ce serait plutôt le fait d’oublier la place de Dieu dans notre existence et de se fier exclusivement aux choix et aux soi-disant pouvoirs des humains qui provoquerait l’irréparable !

Mais procédons avec ordre, car après le texte de Jérémie, il y a celui de Luc, avec ses béatitudes et ses contre-béatitudes… Heureux êtes-vous, vous les pauvres, vous qui avez faim maintenant, vous qui pleurez, vous que les gens haïssent, excluent, insultent et rejettent… parce que votre récompense est grande dans le ciel ! Et bien évidemment, si on n’avait pas bien compris, il y a l’autre face de la médaille, les pendants, ceux qui sont plutôt des malheureux : les riches, les rassasiés de ce jour, les rieurs, les types tenus en haute considération.

Et attention ! Nous ne sommes pas face à des propos symboliques ! Contrairement aux béatitudes matthéennes, par exemple, qui parlent de pauvres en esprit, Luc parle des vrais pauvres, des pauvres économiques, des laissés-pour-compte de la société. Il n’y a pas de langage métaphorique dans ses propos. C’est la réalité des chiffres et des deniers.

Alors ?

Comment vous sentez-vous, là, hic et nunc, après avoir entendu ces deux passages ? Revigorés ? Enhardis ? Car dans l’indigence et en attente d’une revanche : «  Vous avez faim… vous serez rassasiés ». Ou alors, dépités ? Craintifs ? Car plutôt à l’aise aujourd’hui et donc promis à quelque chose qui n’est pas sans rappeler la loi du Contrappasso de Dante dans la Divina Commedia. Une sorte de loi du Talion, selon la traduction en français qu’en fit, en 1883, Lamennais. C’est-à-dire le principe qui règle la peine frappant les coupables et consistant dans le contraire de leur faute : « Vous qui êtes rassasiés, vous aurez faim ! »

Comptez-vous les jours qui vous séparent de votre récompense, quand vous serez là-haut ? Ou tremblez-vous à l’idée qu’à votre bonheur sur terre correspondra votre malheur, le jour venu ?

Et Luc ? Où en était-il lui, lorsqu’il a décidé de nous rapporter ces enseignements de Jésus-Christ ?

Le Nazaréen, c’est facile ! Il n’a connu, personnellement, autre chose que la pauvreté. Et il a été confronté, mainte fois, aux attaques, au mépris, aux injures et aux insultes. Pour lui – ce n’est pas une découverte, nombreux sont les passages bibliques qui le soulignent –, possessions et Royaume de Dieu font deux. Ils sont totalement incompatibles. Et marcher sur les pas du Seigneur implique des sacrifices qui peuvent conduire jusqu’au martyre !

Luc est conscient de tout cela, mais il vient d’un autre monde. L’évangéliste évolue dans une « société bourgeoise », lui-même étant une personne aisée, comme le rappelle le théologien et exégète François Bovon. Luc n’est pas ontologiquement pauvre. Il est marqué théologiquement par une littérature apocalyptique qui règle le sort que la fin du monde réserve aux riches et aux pauvres. Il est tourmenté par la question de la propriété et – convaincu que les héritiers du Royaume sont les pauvres – il choisit de leur ressembler. Luc croit que la générosité peut transformer la fausse consolation liée à la richesse en vrai consolation venant des autres, des pauvres, avec lesquels il peut partager. Et il pense payer son assurance vie… ou plutôt son assurance sur sa propre mort !

Revenons alors à nous. Nous sommes confrontés à un texte clair : vous avez du fric, vous vous complaisez dans votre mode de vie, vous êtes rassasiés (vous avez donc même plus que le nécessaire), vous êtes estimés et appréciés par tout le monde. Raté ! Demain, vous êtes à compter parmi les perdants et votre vie (ou, encore une fois, votre mort) ressemblera à un enfer.

Certes, assumer pleinement et uniquement cela, c’est accepter la vision de Luc, une vision apocalyptique comme souligné tout à l’heure. C’est assumer que notre vie sur terre n’est qu’en fonction de la fin des temps et de la résurrection des morts. C’est aussi choisir de ne pas tenir compte de la diversité des approches évangéliques. Enfin, c’est assumer de vous dire, de là où je me trouve que, sous peine de vous débarrasser de tout ce que vous avez, de commencer à pâtir, chaque jour, de la faim, de vous faire insulter à longueur de journée, vous n’avez aucune chance de participer aux joies du Royaume.

En ces termes, je ne suis pas prêt à l’assumer !

Par contre, ce que notre monde, que nous – en tant qu’humains –, vivons aujourd’hui, me pousse à m’interroger et à relire les deux textes sous un autre angle, sous une lumière nouvelle.

Il y a quatre jours, le 13 février, une délégation du Conseil d’Etat du canton de Vaud a reçu des représentants des jeunes qui ont manifesté et se mobilisent avec passion et crainte pour le climat. Cette rencontre leur a permis de présenter leurs constats et principales revendications – et notamment une déclaration d’urgence climatique – aux autorités. Le gouvernement s’est engagé à étudier des propositions concrètes lors d’une prochaine rencontre, prévue le mois prochain.

Cela fait des années que des experts, études à l’appui, mettent en garde l’humanité entière sur les résultats de notre mode de vie, de notre quête indiscriminée de ce que les faux prophètes nous vendent comme du bonheur. C’est l’éloge de la richesse à tout prix, du consumérisme indiscriminé, de l’exploitation intensive des ressources humaines, minérales, des matières premières, du plaisir immédiat et en dépit de tout et tous. Les nouveaux dieux – s’appellent-ils pub, argent ou pouvoir – trouvent en plusieurs d’entre nous de vrais fidèles. Les grands de ce monde – dictateurs, monarques, présidents de soi-disant républiques, banquiers, magnats de la finance, de l’industrie, des médias, de l’internet, oligarques, et j’en passe – en sont souvent les grands prêtres. Le creux entre les riches et les pauvres devient de plus en plus profond. Une poignée d’humains aveugles, qui continue à jeter du discrédit et à faire la sourde oreille aux avertissements de nouveaux prophètes, détient, à elle seule, le pouvoir d’anéantir la création !

Devant cela, je repense à Jérémie, qui nous invite à mettre notre confiance dans le Seigneur, « qui est comme un arbre planté près des eaux, qui étend ses racines vers le cours d’eau ». Comment ne pas faire un parallèle avec ce que nous sommes en train de provoquer avec les déforestations à outrance ?! Jérémie nous rappelle que se couper de Dieu, l’abattre, au nom seul de nos affaires humaines et immédiates, dans une vision à très court terme, nous soumettra aux injures d’un climat fait de sécheresse et de phénomènes de plus en plus violents.

Et que dire des commandements de Jésus-Christ, sous la plume de Luc ? Sur combien de temps pouvons-nous et nos enfants encore compter, si nous ne faisons pas d’une certaine pauvreté, d’une attention de plus en plus accrue à ce qui est essentiel, nécessaire, la priorité ? Films, documentaires, données climatologiques, statistiques sont là, devant nos yeux, pour nous montrer que la fin du monde n’est pas une chimère. Nos choix, à partir du siècle passé, ont déjà hypothéqué l’avenir de la création. Aujourd’hui, nous devons agir pour en ralentir le mouvement. La pauvreté, c’est l’invitation à vivre avec ce dont nous avons besoin ; repenser notre rapport à la nourriture et à la distribution alimentaire dans le monde, c’est garantir à chacune et à chacun de manger à sa faim, en arrêtant de viser à être rassasié ; se réjouir des insultes, c’est parler, témoigner, mettre en garde, confesser que sans changement, sans lien à l’amour et à la confiance que notre Dieu nous assure, nous allons droit dans le mur. C’est continuer à dire la bonne nouvelle et l’importance de la relation et du partage, même sous la menace du bourreau, même en défiant des chefs d’Etat qui, au nom d’une politique nationaliste et une croissance économique à outrance, souvent apanage d’une petite minorité, empruntent des chemins barrés, voire finissant dans le gouffre.

Heureux êtes-vous, vous les pauvres, car vos enfants auront un monde dans lequel vivre !

Heureux êtes-vous, vous qui avez faim maintenant, car les autres aussi auront droit à s’alimenter !

Heureux êtes-vous, vous qui pleurez maintenant, car vous êtes conscients du manque d’avenir auquel nous risquons de confronter les générations futures !

Heureux êtes-vous lorsque les gens vous haïssent, lorsqu’ils vous excluent, vous insultent et rejettent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme, d’un plaidoyer et d’actions pour la sauvegarde de la création !

 

 

Paolo Mariani